Edito 36
Louis XIV aimait-il le homard?
On savait que Vatel s'était suicidé en se précipitant de désespoir sur son épée parce qu'une livraison de poisson était en retard. On sait aujourd'hui qu'un grand homard rouge et jaune, qui ressemble fort à un article de plage en plastoc dans un magasin du Grau-du-Roi, peut se suspendre par la queue dans le salon de Mars du château de Versailles et déclencher les passions. Je parle bien sûr de l'exposition Jeff Koons, que Jean-Jacques Aillagon, que l'on a connu mieux inspiré, propose jusqu'en décembre chez le Roi-Soleil. Si, si, vous savez, Jeff Koons, c'est ce fameux Américain qui fait sa pelote dans le monde entier chez les marchands d'art moderne avec des animaux gonflables, des ballons de basket flottant dans des aquariums et des gros coeurs ornés de rubans dorés, devant lesquels se trémoussent des « experts en esthétique », des « sachants », avant d'aller écouter religieusement du slam comme s'ils assistaient au chant d'un aède grec ou d'un scalde viking. Et évidemment, pas question de rigoler un bon coup pour remettre les choses à leur place, sous peine de se retrouver traîné, comme Galilée ou Goya, devant l'Inquisition de la pensée unique.
Seulement, voilà. Pour une fois, ça bouge, et pas dans le sens escompté par les promoteurs de l'affaire : l'installation des oeuvres majuscules de monsieur Koons à Versailles suscite de plus en plus de réactions outragées et virulentes de la part de passionnés du patrimoine architectural, de l'art classique, de l'Histoire de France - et parfois pas des moindres - qui considèrent déplacé, voire scandaleux, un tel anachronisme dans un lieu aussi magnifiquement chargé de grandeur. À priori, ces défenseurs du Grand Siècle n'ont pas tort, car toutes ces Kooneries sont quand même un peu malvenues dans un tel décor. Mais elles ne le dégradent absolument pas. L'exposition est temporaire, et tout sera parti dans quelques mois. On n'en parlera plus. Pas la peine de s'agiter. Moi, je passe un message réconfortant à tous mes amis du patrimoine qui sont outrés par ce choix muséographique : depuis des siècles, Versailles émerveille le monde cultivé. Pourra-t-on en dire autant, dans trois cents ans, de l'artiste qui aujourd'hui fait polémique ?
Bonne lecture à tous.
S. V.
Maquette
Papaye - Cécile Oxaran ; Daphné Saint-Esprit
papaye@rive-media.fr
Dépôt légal : 3e trimestre 2008
En couverture
Le château de La Chèze, érigé sur la commune du Cheylard, en Ardèche, est en pleine restauration. Un travail considérable, qui s'étend sur de nombreuses années, mené à bien par des équipes de jeunes passionnés d'architecture médiévale.
Photo : A. C. |